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« Frappe-qui-peut » : ainsi peut-on appeler une forme de peine corporelle qui existait en Corée à l’époque de la dynastie Joseon. Les habitants d’une commune sont appelés à frapper sur un tapis de paille enroulé autour d’une personne qui doit être punie. Ils ignorent qui est cette personne et celle-ci ignore qui sont ses bourreaux. Il s’agissait, bien entendu, d’un acte illégal. Il arrivait toutefois aux autorités locales de laisser les membres d’une communauté régler leurs affaires entre eux. 

L’histoire du gukak nous apprend qu’un certain Kwon Sam-deuk, un jeune Coréen dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, fut condamné à la peine « frappe-qui-peut », et ce par la décision de sa propre famille. Quelle faute avait–t-il commis pour mériter cette punition qui risquait de lui coûter la vie, si les « justiciers » en profitaient pour défouler leur agressivité ? Eh bien, il s’obstinait à devenir « sorikun », « chanteur de pansori ». Et cela suffisait pour qu’il soit taxé de honte de la famille parmi les siens, appartenant à la noblesse, et qu’il se voie finalement affliger ladite peine. Les aristocrates de Joseon, grands amateurs de musique pour la plupart, n’appréciaient cependant que le genre musical incitant à un recueillement, le « gagok » par exemple, « chant lyrique » ; ils méprisaient la musique folklorique provoquant, quant à elle, une explosion de joie ou de tristesse, dont le pansori.

 « Je vous en supplie », s’écria le jeune homme dans le tapis de paille enroulé. « Laissez-moi chanter avant la punition ! » Pensait-il à son chant du cygne, conscient qu’il risquait de perdre sa vie sous les coups de poing et de pied impitoyables ? Ses bourreaux restèrent interdits, lorsqu’ils entendirent un chant assez extraoridinaire au niveau de son style.

 On ignore ce qu’il a chanté. Ce devait être cependant un chant semblable à un un passage du « Heungbuga », l’un des cinq numéros de pansori les plus populaires. Ce passage, décrivant le personnage Nolbu à la chasse aux hirondelles, est caractérisé par un style de chant particulier appelé « seolryeongjae » et ayant pour but de représenter la scène comme si elle se déroulait sous les yeux de l’auditoire. Son invention est attribuée, justement, à Kwon Sam-deuk, un jeune noble passionné pour la musique folklorique, que ses parents chassèrent finalement de la maison.

 Venons-en à un autre « sorikun », un certain Song Man-gap, qui, lui aussi, fut la honte de la famille selon les siens pour être mis finalement hors de la maison. Appartenait-il, comme Kwon Sam-deuk, à la noblesse méprisant la musique folklorique ? Pas du tout. Son père et son grand-père étaient justement tous deux de grands chanteurs de pansori. Seulement voilà que de l’art du chant qui se transmettait de génération en génération au sein de sa famille, il avait une conception différente de celle de ses aïeux. Selon lui, un « sorikun » devrait se comporter avec son auditoire comme un marchand d’étoffe avec ses clients : « Donner de la soie à ceux qui en cherchent, du coton à ceux qui en veulent », dans ses termes. Autrement dit, selon lui, un « sorikun » devrait adapter son chant au goût du public. Cela était inadmissible pour son père, notamment, qui, lui, était pour ainsi dire un « orthodoxe ».

 Rappelons que Song Man-gap a fait carrière, alors que son pays, appelé autrefois « royaume ermite », venait de s’ouvrir au monde. Le gukak était en concurrence avec d’autres genres musicaux fraîchement introduits dans la péninsule et perdait son public face au « yangak », la « musique occidentale ». Le chanteur de pansori, innovateur en quelque sorte, était sans doute persuadé que pour faire face à cette situation, un « sorikun » devrait chercher avant tout à plaire à son auditoire, quitte à ne plus être tout à fait conforme aux règles de l’art du gukak. Parcourant le pays avec des troupes d’artistes ambulants, il excellait en particulier dans l’interprétation de « Sugung-ga », « Chant du palais sous les mers », dont il chantait certains passages à sa manière. 

S’agissant de plaire au public de façon à s’adapter à son goût, voire à ses caprices, qui aurait pu mieux faire qu’un certain Park Chun-jae ? C’était un ancien bouffon de la cour royale de Joseon. Après la chute de cette dynastie, suite à la colonisation de la Corée par le Japon, il a perdu son emploi, mais conservé tout son savoir-faire en matière de séduction du public.

 Le mot « chanteur comique » n’existait pas à son époque. Et pourtant, Park en était bien un. Embarquement dans une machine à remonter le temps pour le retrouver devant son public.

 Dès qu’il apparaît sur scène et s’incline profondément devant les spectateurs, ceux-ci éclatent de rire. Ses gestes ont donc été minutieusement calculés pour ça. Quelle drôle d’histoire va-t-il chanter aujourd’hui ? Le personnage, qu’il a inventé pour son numéro du jour, est un chaman. Du coup, il entre dans la peau de sa créature censée être possédée par un revenant. « Ouah, ouah » ou « meong meong » selon l’onomatopée coréenne ; le chaman, voire l’humoriste chanteur, est donc, semble-t-il, possédé par l’esprit d’un chien. Nouvel éclat de rire du public, car cela n’arriverait jamais à un professionnel prétendant être en contact avec l’âme des morts. Ainsi commence « Plaintes du chien », un plaidoyer chanté pour cette espèce d’animal, resté longtemps perdu et que, récemment, un jeune chanteur de gukak, Jeon Byeong-hun, est parvenu à reproduire.


Liste des mélodies de cette semaine

1. « Chasse aux hirondelles », extrait du « Heungbuga » chanté par Park Rok-ju.

2. « Gogochyeonbyeon » chanté par Kim Il-ryun. 

3. « Plaintes du chien » par Jeon Byeong-hun.

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