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Snowpiercer et Spartacus

#Tout un cinéma l 2020-02-26

Séoul au jour le jour


Le film qui aura pris le plus de temps et, probablement, le plus d'énergie à Bong Joon-ho est sans nul doute « Snowpiercer » alias « Le Transperceneige ». En effet, après le succès de « The Host », il aura travaillé plus de sept ans à sa préparation avec parfois le sentiment de terminer sa carrière sur ce projet inabouti.


* Un Spartacus moderne

On connaît l'origine du film dans la BD française du même nom. Pourtant, il y a eu de nombreuses modifications, la BD elle-même étant en trois parties qui ne sont pas vraiment des suites mais des compléments et des ajouts. On est donc en droit d'imaginer une autre source d'inspiration pour le film. Et ce serait le Spartacus de Kubrick avec le regretté Kirk Douglas dans le rôle titre. En effet, le héros de « Snowpiercer » n'est-il pas un simple esclave en queue de wagon qui se rebelle contre l'autorité et qui va mener une révolte générale contre les dirigeants du train, situés en tête de train ? Spartacus est un esclave qui a aussi mené une célèbre révolte (dans le film et dans la réalité) contre les dirigeants romains. On retrouve la différenciation des modes de vies, celui des esclaves et des queutards, issus de différentes origines, parlant différentes langues, une sorte de tiers-monde avant l'heure ; et celui des riches dans les wagons fantaisistes de tête comme celui des Romains vivant dans le luxe de Rome. Chez Spartacus aussi, on retrouve la dépravation de la classe dirigeante et une origine ethnique presque unique : les Romains blancs. Finalement, le monde technologique qui est le prétexte de « Snowpiercer » (apocalypse climatique, train à grande vitesse, nourriture chimique, etc) ne change pas grand chose à la donne initiale de l'épopée de Spartacus. Pourtant, on note des différences sur son résultat.


* Spartacus oui mais...

Est-ce que la trahison et le double-jeu de certains font la différence entre le film et la légende ? Non, pas vraiment. Spartacus aussi a été trahit par des proches, lui aussi a connu le désespoir et les stratégies sournoises. La différence est surtout que « Snowpiercer » semble projeter une nouvelle civilisation postmoderne dans un retour à l'innocence (incarnée par les enfants et leur ours des montagnes), alors que Spartacus reste un moderne, et projette de révéler les nuisances et les contradictions de la civilisation de l'époque (Spartacus est très romanisé), pour son dépassement. Spartacus est donc un révolutionnaire alors que les personnages de « Snowpiercer » ont, d'emblée, à travers leurs calculs, déclaré cette révolution impossible. Spartacus ne pense pas que le cœur des Hommes est à jamais perverti, les héros de « Snowpiercer » oui, et il ne voit que les enfants et leur étiquette de « pures » pour créer un avenir dans... l'avenir. Et cet aspect temporel est aussi important : Spartacus est un révolutionnaire du présent, sa révolution révèle ce qui est déjà présent, ce qui est latent et n'attend qu'à s'exprimer, alors que les héros de « Snowpiercer » projettent leur devenir dans un futur plus ou moins flou (et la fin du film est claire à ce sujet). En d'autres termes, Spartacus est aussi un jouisseur comme les dirigeants romains qu'ils veut faire tomber, mais il veut jouir non pas contre les autres c'est-à-dire en s'oubliant dans un pseudo-hédonisme (très proche du consumérisme et de l'aliénation spectaculaire actuelle) à la romaine, mais en expérimentant par tous ses possibles une vie qu'il ne juge pas mais qu'il accepte tout autant que la mort (le côté gladiateur insiste sur l’indifférence à la mort et, surtout, sa non différenciation d'avec la vie).


Dans « Snowpiercer », la survit domine ; la vie n'est qu'est qu'un pis aller, de toutes façons. Les riches passe le temps à faire n'importe quoi (même le système truqué du train et la collusion entre les chef de queue et de tête est un cycle délirant lié à la survit). Il est alors compréhensible que dans une telle optique, opprimer les pauvres, est un passe-temps des plus prisé. Les pauvres, eux aussi, finalement, ne cherchent qu'à survivre (c'est la raison essentielle de la collusion des leaders, et c'est ce qui annonce « parasite »). Le final du film est aussi dans cette idée de vie comme passage ou comme moment peu compréhensible en soi.


* Critiques post-soviétiques

Ainsi si « Snowpiercer », au diapason de la BD post-soixantehuitarde française (elle ne mettait pas en avant une révolte collective mais plutôt des révoltes individuelles, des marginalités), peut ressembler à un tombeau du projet révolutionnaire – mais les anciens critiques de l'union soviétique ou de la Chine, diraient pourquoi voulez-vous qu'un film produit en système capitaliste fasse l'apologie de la révolution prolétarienne ? - il marque, involontairement, les limites de la pensée de ceux qui s'y opposent ou en doutent. Dans un sens, le film « Parasite » va en reprendre les mêmes dynamiques et encore aboutir aux mêmes résultats : les enfants, l'enterrement d'un projet.

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