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Namhayeo  

Arrive-t-il aux jeunes amoureux du XXIe siècle d’exprimer leur sentiment par une lettre d’amour autographe ? On se le demande, car, chacun le sait, le courrier électronique et le texto sont privilégiés au détriment de la lettre manuscrite. On peut dire que sous une forme ou sous une autre, le message est le même. Pas tout à fait ; l’écriture, la manière dont on trace les caractères, peut parfois trahir un sentiment, le non-dit. Par ailleurs, s’agissant d’une lettre d’amour, le ou la destinataire peut être ému(e) d’une belle écriture, autant que du message affectueux.

Un avantage toutefois pour ceux qui choisissent d’exprimer leur sentiment intime via les moyens de communication modernes : ils n’ont pas à se soucier du regard indiscret portant sur leur message. En fait, à l’époque de la dynastie Joseon, où la poste n’existait pas, si bien qu’il fallait avoir recours à un messager, une femme semble avoir été particulièrement soucieuse en la matière, au point de supplier ainsi son amant :


Porte toi-même ta lettre pour me la faire parvenir

 Le messager n’aurait pas à s’intéresser

A ce qui ne le regarde pas

Mais, qui sait, c’est un autre que nous


S’agissait-il en réalité d’une ruse inventée par une femme désireuse de se retrouver avec son amant qu’elle ne voyait pas aussi souvent qu’elle en avait envie ? Une ruse absurde, d’autant que son homme pourrait alors lui dire, de vive voix, ce qu’il voulait lui faire savoir par écrit ? On devrait alors trouver également absurdes certains jeunes amoureux du XXIe siècle qui préfèrent échanger leurs mots d’amour via des texto, alors que leur correspondant est juste à l’autre bout du fil.


Les mots, que nous avons cités, constituent en réalité les paroles d’un chant lyrique, « gagok », dont l’auteur pouvait être une femme vivant une passion ardente aussi bien que secrète, ou d’autant plus brûlante que c’était un amour secret...


Lettre d’une prisonnière  

Les deux amoureux légendaires dans l’histoire de la littérature coréenne s’écrivaient-ils, quand ils étaient obligés de rester éloignés l’un de l’autre ? Eh bien, non, et ce sans doute parce que ces deux jeunes gens, Chunhyang et Mongryeong, vivaient à l’époque de Joseon, et qu’ils ne faisaient guère confiance à un messager, d’autant qu’ils vivaient un amour secret, interdit même du fait que le jeune homme appartenait à la noblesse et que la jeune fille était de souche modeste.


Chunhyang, en province, semble toutefois avoir été impatiente d’avoir des nouvelles de son bien-aimé dans la capitale. Cela se voit dans sa seule et unique lettre à Mongryeong, missive qu’elle a chargé l’ancien valet de celui-ci de lui porter. Il lui fallait prendre l’initiative de lui écrire, car, séquestrée par le gouverneur de sa ville, dont les avances ont été réfutées par la jeune femme, elle avait besoin de secours. Le hasard voulût que le messager et le destinataires se croisent sur la route ; l’un venait de quitter la ville de Chunhyang ; l’autre y revenait. Mongryeong ouvre la lettre et lit ceci : « Trois années se sont écoulées sans aucune nouvelle de la part de l’un ainsi que de l’autre. Pendant autant de temps, ne volait nulle part un oiseau bleu, ni une oie sauvage... »


Précisons que c’est une traduction pour le grand public. Le texte original relève en effet d’un pédantisme. « L’oiseau bleu » et « l’oie sauvage » font ainsi référence à une légende de la Chine antique, selon laquelle ils auraient été servis de porteur d’un message. Est-ce la prise de conscience de sa souche modeste qui a amené la jeune fille à vanter sa culture générale ? Rappelons qu’elle était au supplice, quand elle écrivait cette lettre. Normalement, ce n’était pas le moment d’être pédante. La célèbre héroïne d’un numéro de pansori pouvait être une femme particulièrement orgueilleuse, ce qui aurait fait qu’elle demeure fidèle à son premier amour, et aussi qu’elle s’obstine longtemps à ne pas écrire à celui qui ne lui donne pas de nouvelles... 


Sanjagosae

Cyrano disait à Roxane que son amour naissant pour elle était aussi fort que le petit Hercule au berceau pour étrangler, comme rien, les deux serpents, orgueil et doute. En effet, la passion amoureuse est parfois plus forte que l’amour-propre. Quant à un noble de Joseon, un certain Heo Kyun, mandataire du roi et homme de lettres, il a encouru le risque de compromettre sa carrière, juste pour avoir été touché par la sincérité de l’amour d’une femme, dont il croyait que c’était une passion passagère, un amour sans lendemain.


Il fut pendant un certain temps chargé de gouverner la ville de Buan dans le sud-ouest du pays. Et comme c’était le cas pour d’autres mandataires du roi en province, plusieurs femmes de compagnie attachées à la mairie étaient à sa disposition, dont une certain Maechang, une excellente joueuse du geomungo. Il est vrai que Heo kyun la chérissait, autant que cette femme médiocre exprimait un attachement particulier envers lui. Mais cela ne devrait durer au-delà du mandat du gouverneur. Heo Kyun fut aussi bien aimé de ses administrés. Après son départ, ces derniers dressèrent une stèle en son honneur. Or, une femme venait tous les soirs auprès de ce monument pour jouer du geomungo. L’ancien gouverneur fut mis au courant de ce double honneur. Il n’était bien sûr pas si sot pour ne pouvoir identifier cette femme qui lui rendait hommage. Il finit par lui écrire une lettre. Une lettre d’amour ? On l’ignore. Cela n’a pas empêché que cette anecdote, assez émouvante, inspire une sonate pour geomungo.


Liste des mélodies de cette semaine

1. « Namhayeo » chanté par Cho Sun-ja

2. « Lettre d’une prisonnière », extrait du « Chunhyangga », chanté par Kim So-hee

3. « Sanjagosae », une sonate pour geomungo et saenghwang interprétée par Jang Eun-sun et Son Beom-ju

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