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Le gut revisité

On a parfois intérêt à vérifier dans le dictionnaire le sens d’un mot, dont on est pourtant sûr. S’agissant du mot « gut » par exemple, tous les Coréens savent que cela désigne le rite chamanique et croient pour la plupart que c’est son sens premier. Cependant, selon le dictionnaire, le « gut » au sens propre signifie « agitation d’une foule » ou « spectacle enthousiasmant ». Autrement dit, le « gut » en tant qu’événement relevait, à son origine, d’un rassemblement festif, avec comme agrément un spectacle, plutôt que d’une liturgie. Du coup, le chaman, appelé « mudang », a pu être initialement une personne ayant comme mission d’animer ces festivités, et ce notamment avec une danse. On voit alors pourquoi c’était et est toujours la plupart du temps une femme. En fait, les śuvres sculpturales et picturales depuis l’Antiquité attestent que la danse en tant que spectacle s’associe en général au sexe féminin.

Le « gut » a pu être, dans les premiers temps, une fête tout simplement joyeuse, non seulement grâce à un spectacle, mais aussi parce qu’il y avait là à manger pour tout le monde. Voici une locution qui y fait référence : « Comme un enfant qui attend sa mère partie assister à un gut », ce qui veut dire : « Etre fort impatient ». L’enfant attend si impatiemment le retour de sa mère, car il est sûr qu’elle reviendra avec ce qui restait du repas de fête. Quoi par exemple ? Eh bien, le « teok », un mets à base de pâte de riz. Encore une locution attestant, quant à elle, l’association du « gut » et du « teok » : « N’avoir qu’à regarder le gut et à manger le teok », ce qui veut dire : « Ne pas se mêler des affaires des autres ».

Mais qui préparait un repas si abondant, autant de « teok » notamment que chacun des convives pouvait emporter ce qui en restait ? Autrement dit, qui organisait un « gut » en tant que rassemblement festif ? Tout compte fait, cela ne pouvait être que la commune. A son origine, le « gut » était probablement une fête communale. En fait, plusieurs collectivités locales en Corée ont leur « gut » célébré au niveau municipal, dont certains sont inscrits au registre du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Le Jaeseokgut de la région de Jondo par exemple.

Alors que comme son appellation l’indique, ce « gut » est dédié à Jaeseok, dieu présidant la destinée de chacun, un autre célébré, quant à lui, sur l’île de Jeju et figurant également sur la liste du patrimoine culturel immatériel évoque plusieurs divinités : en l’occurrence, Youngdeung, dieu du vent et Cheonjiwang personnifiant à la fois le ciel et la terre, en même temps Ouranos et Gaïa. D’après ce qui est raconté par le chaman pendant le déroulement du « gut » célébré chaque année au deuxième mois lunaire à Jeju, ce dieu androgyne en quelque sorte enfanta deux jumeaux, Daebyeol et Sobyeok, à qui il confia respectivement le règne de ce bas monde et celui de l’au-delà. Ces deux mondes sont-ils jumeaux ? La vie et la mort ne sont-elles pas si opposées, même pas si différentes ? Les atomes composant un être vivant se décomposent-ils avec la chance de composer un autre être vivant ?

Un aspect particulièrement intéressant du « gut » est son pluralisme culturel, le fait que cette manifestation, en tant que fête communale aussi bien que comme rite chamanique, intègre en son sein différences croyances et genres artistiques. Ainsi, le dieu Jaeseok dans le « gut » de Jondo est probablement un emprunt au bouddhisme, la réincarnation d’un personnage protecteur des adeptes du bouddha.

Cet aspect multiculturel du gut est particulièrement manifeste dans une fête de ce genre, byeolsingut, qui se déroule tous les deux ou trois ans dans plusieurs régions sur la côte est de la Corée. Son ouverture évoque une liturgie confucéenne, à savoir la lecture d’une prière écrite à l’intention de l’esprit des défunts lors des cérémonies du culte des ancêtres. Elle est suivie de différents spectacles faisant appel à différentes divinités chamaniques, exprimant donc une grande variété de souhaits : pêche abondante, sécurité des marins pêcheurs, paix et prospérité de la commune... Inscrit également au registre du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le byeolsingut est un véritable festival du « gut », à l’occasion duquel plusieurs chamans ou « mudang » costumés de façon différente selon les thèmes montent en scène à tour de rôle.

 On ne s’ennuie jamais en assistant au byeolsingut tant ses spectacles sont variés et intéressants. Certaines scènes sont impressionnantes, notamment celle dans laquelle une chamane tient entre ses dents une cuvette en laiton. Pourquoi le fait-elle et comment y parvient-elle ? Elle prétend que son corps est habité par l’esprit des plus vaillants généraux de tous les temps. Ceux qui n’ont pas la puissance inouïe de sa mâchoire n’ont qu’à la croire. Notons aussi que pendant le déroulement du byeolsingut, il arrive à une chamane de chanter un numéro de pansori, « Le Chant de Sim Cheong », dont l’héroïne a été jetée dans l’eau pour calmer la colère du dieu de la mer. Rappelons que ce « gut » est une invention des habitants du littoral.


Liste des mélodies de cette semaine

1. « Le Jaeseokgut » par Kim Dae-rye.

2. « Cheonjuwangpuri » par Kim Yun-soo.

3. « Shimcheonggut » par Kim Young-sook.

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