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Cobweb et les fantômes de Kim Ki-young

2023-11-29

Séoul au jour le jour


« L'antre de l'araignée » est le titre en coréen de « Cobweb » signé Kim Jee-woon. Le réalisateur de l'excellent film d'horreur « J'ai vu le diable » et du plus navrant « Jinroh la brigade des loups » revient à la black comédie de ses débuts à travers l'évocation à peine déguisée du cinéaste culte des années 1960-70 Kim Ki-young. Cela ne s'est pas fait sans accrocs car la famille du défunt a porté plainte et le procès a quasiment sabordé la sortie du film en Corée du Sud.


*Hommage aux séries B locales
Le film de Kim Jee-woon mêle le contexte coréen dictatorial et corrompu des années 1970 et les rêves de cinéma pur du personnage interprété par Song Kang-ho, toujours égal à lui-même. Ces rêves sont nettement bridés par la censure politique et morale de l'époque. On assiste donc en noir et blanc au long rêve d'un film d'horreur teinté de drame familial quasiment œdipien. Les références aux « gialli » italien et au « pinku eiga » de l'époque sont claires. Kim Ki-young fait parti de la génération de cinéastes cinéphiles qui ont grandi dans les années 1930. Ses emprunts à Hitchcock et aux autres sont symbolisés dans le vol du scénario final. Un autre contexte vient du studio, lieu principal de l'action. Ce cinéma Bis est artisanal, les films sont tournés pourtant à la chaîne pour remplir le système de quota imposé par la dictature militaire. Sous prétexte de protection de la production nationale, les producteurs sud-coréens doivent aligner les films bâclés à petits budgets - les quotaquickies - pour importer un film hollywoodien lucratif en salle. Les cinéastes aux ambitions artistiques devaient s’accommoder des films de genre obligatoire (mélo, films d'hôtesses, comédie grotesque, etc) mais que personne n'allait voir ou presque. Le super-genre du drame familial s'intégrait à tous les autres même aux films d'horreur érotiques comme c'est le cas dans « Cobweb ». Au passage, deux grands cinéastes de l'époque sont cités :  Yu Hyun-mok avec son « Obaltan » de 1961 et Shin Sang-ok qui a droit à une scène en démiurge flamboyant, et mentor de Kim Ki-young.
 

*Fantômes de Kim Ki-young
Cette histoire de réalisateur obsédé par l'idée de retourner la fin de son film s'inspire nettement du cinéaste Kim Ki-young. Le producteur Barunson et Kim Jee-woon n'ont pas pu le nier et ont du se contenter de 300 000 entrées locales mais d'une projection spéciale à Cannes et de nombreuses ventes à l'étranger. Kim Ki-young est, ici, appelé Kim Yeol. Dès la première séquence, la citations de « The Housemaid (1960) » de Kim est flagrante, notamment l'architecture d'une maison à l'occidentale fabriquée en studio et un travelling passant d'une fenêtre à une autre sous la pluie tandis qu'une jeune femme se fait menaçante dans une ambiance de film d'horreur à la Hitchcock. L'obsession du vrai Kim a été de tourner au moins quatre variantes de « The Housemaid » évoluant vers de plus en plus d'effets psychédéliques, d'horreur et d'érotisme (les célèbres films d'hôtesses) au diapason de l'époque. Cela était facilité par la relâche de la censure sur l'érotisme à l'écran selon la politique tacite dite des "3 S" (screen, sex, sport). Kim Jee-woon s'amuse à citer un peu tous les films de Kim avec notamment sa propension - pour ce diplômé de médecine et passionné de zoologie - à inclure dans ses films des rats et des insectes de toutes sortes. Dans ce cas, il s'agit de l'araignée minuscule servant à horrifier l'actrice du film dans le film et qui finit par devenir un monstre prenant possession de la maison. Serait-ce la métaphore de la folie supposée du cinéaste ? Au vu des cadavres empaquetés par l'arachnide, on peut y voir les mailles du filé qui a emprisonné le milieu du cinéma coréen pendant longtemps.


*Système corrompu
La toile d'araignée pourrait représenter l'inextricable réseau de relations douteuses liant les personnages les uns aux autres. Le film s'embourbe un peu à cause de cela, d'ailleurs. Les liens de dépendances, de soumissions, de hiérarchies sont mis en valeur par l'intrigue. Les femmes notamment réduites au minimum nécessaire. Song Kang-ho cinéaste semble d'abord soumis au desiderata de sa star (un avatar du play-boy de l'époque Shin Seong-il séducteur impénitent d'actrices débutantes ou non) et de la directrice du studio. Mais cette dernière s'avère dominée par le directeur de la censure gouvernementale. En parallèle à ce système de douce terreur hiérarchique animée par la corruption, l'intrigue évoque aussi le népotisme ambiant avec la productrice exécutive parente de la directrice du studio et du chef de la censure. Le censeur non seulement scrute le scénario mais aussi flirte avec les actrices et interfère dans le tournage, laissant deviner des dessous bien plus sombres.


*Retour de Kim Jee-woon
Bref, Kim Jee-woon marque ici un retour à ses origines, à la fois les productions coréennes qu'il avait délaissé et à son inspiration dans la black comédie de l'époque de « The Quiet Family ». Demi réussite certes, mais avec un discours qui remet le cinéaste artiste au cœur d'un système de production-distribution local qui tend à les lessiver.

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