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Cinéma & dramas

The Woman Who Ran : exercice de vacuité

#Tout un cinéma l 2020-04-01

Séoul au jour le jour


Un nouveau film de Hong Sang-soo, c'est comme une facture de téléphone, ça vient régulièrement et irrémédiablement. « The Woman Who Ran » était donc au Festival de Berlin, peu avant les ravages du COVID-19 en Allemagne. Hong en revient avec l’Ours d'argent du meilleur réalisateur, ce qui n'est pas si mal, mais surtout la confirmation de son œuvre à quatre mains avec l'actrice Kim Min-hee.


* Des références en question

On a souvent évoqué les références de Hong Sang-soo dans l'oeuvre d'Eric Rohmer. Pourquoi pas, cela se discute et n'est pas sans fondements. Mais il faudrait souligner ses influences venues des cinéastes nippons. On a parlé de Mizoguchi pour ses zooms intempestifs, mais, il faudrait, avec « The Woman Who Ran » évoquer Naruse et Ozu. Dans les deux cas, il s'agit de cerner la vacuité de l'existence au plus près. Cinéaste des petits riens, ils ont dépeint, en fait, le grand vide. Le travail sur la vacuité est à la fois formel (surtout pour Ozu) et thématique comme pour Hong. Dans la forme, les films de Hong refusent les effets jusqu'à refuser l'image elle-même ; elle n'est qu'un décor à ce qui n'est plus que du texte, de la radio. Dans le fond, le film de Hong s'échine à montrer le vide de l'existence qui se remplit de choses inutiles, d'affects éphémères pour femmes esseulées, pour « étant » heideggeriens refusant la notion d'être. On se croirait dans un mantra bouddhiste. On pourrait aussi évoquer les films de Vittorio De Sica, notamment « Umberto D » en substituant les petits vieux aux jeunes femmes de Hong. Et c'est vrai, que les femmes de Hong leur ressemblent. Mais c'est une autre histoire


* L'intrigue ?

Il est clair que Hong est passé dans une nouvelle phase de son inspiration depuis sa rencontre avec l'actrice Kim Min-hee. Ces anciens personnages d'alcooliques gouailleurs ont disparu ; ses scènes de fellations et de femmes lubriques également. Il s'agit ici de Kim Min-hee, en roue libre, délicate et intelligente, qui, à travers trois amies, observe comme Flaubert prétendait le faire avec Madame Bovary, des hommes plutôt ennuyeux et souvent filmés de dos. Elle est mariée mais délaissée par son mari partit en voyage d'affaire. L'absence d'enfants dans sa vie est la première chose que les spectatrices coréennes remarquent. Le but de ce qui n'est qu'à peine une intrigue, derrière une histoire de chat à nourrir ou non, est la dernière rencontre. Kim Min-hee (appelée Gam-hee dans le film), retrouve une amie qui est mariée à son ex-copain, un romancier. C'est en cela qu'on retrouve Flaubert : une approche légère des frivolités de la petite bourgeoisie, des personnages vivant des situations, qui si elles semblent réalistes et quotidiennes sont en, en fait, loin du commun des mortels.


* Esthétique du vide et féminisme ?

On a parlé d'anti-style pour qualifier les derniers cinq ou six films de Hong Sang-soo, ceux de la période « Kim Min-hee ». Il est vrai que le cinéaste n'a pas hésité, à Berlin, à raconter qu'il avait composé les petits interludes musicaux du film sur son téléphone portable. L'anti-style est un méta-style comme celui des longs plans-séquence et des zooms sur des situations bavardes supposées « naturelles ». Si un étudiant avait tourné « The Woman Who Ran » aucun festival ne l'aurait sélectionné. C'est qu'en fait, il s'agit d'une continuité dans l’œuvre prolifique (un film par an) de Hong Sang-soo, un peu comme des retrouvailles, un peu comme des lettres-vidéos de sa relation avec l'actrice Kim Min-hee. Car, il faut bien le dire, il s'agit à nouveau d'un film pour elle, sa façon de parler, sa façon de marcher, sa façon de s'asseoir ou de manger. C'est là que le supposé féminisme de la vision de Hong s'arrête. Il ne l'est pas plus que ne l'était Flaubert ou Rohmer. Si les femmes l’intéressent, elles ne sont pas intéressantes en dehors de leur relation à lui. C'est là qu'on en revient aux Japonais, Naruse et Ozu, l'un comme l'autre font de la vacuité bouddhiste du réel, le Sunyata, un avatar de la femme en tant que mère, fille à marier ou sœurette.


En ce sens, on peut lire le titre du film (« Celle qui s'échappe » en coréen) comme la définition du tathagata ou dharmata : « Celle qui est ainsi partie ». Si David Lynch dans ses films ne faisait qu'illustrer la tradition gnostique, Hong dans son association à Kim semble vouloir illustrer les mantras de son enfance.

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