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Cinéma & dramas

Beauty Water : aliénation et esthétique

#Tout un cinéma l 2020-09-23

Séoul au jour le jour


Le film d'horreur d'animation « Beauty Water » de Cho Kyung-hun fait le tour des festivals avec succès, de Venise à Paris en passant par Bucheon et Annecy. Il régénère les espoirs des fans d'animation sud-coréenne et frappe un grand coup sur l'aliénation que constitue le culte des apparences dans la société hiérarchisée, factice et mercantile, et ouvre une réflexion sur la beauté, sa nature et son rôle en général. C'est ambitieux, mais ça en valait la peine vu le résultat qui rend hommage à celui du webtoon de Oh Seong-dae « Tales of the Unusual » dont il s'inspire.


* Métaphore ou presque

On peut voir l'intrigue de « Beauty Water » comme une métaphore du traumatisme que constitue la recherche d’une apparence standardisée qualifiée de « beauté » pour les femmes coréennes. Malheureusement, on y trouve une certaine dose de réalité avec, par exemple, le scandale des implants mammaires cancérigènes ou des effets secondaires terrifiants liés à la chirurgie plastique, sans compter les traumatismes psychologiques. L'intrigue, donc, met en scène Yae-ji, une jeune sud-coréenne qui culpabilise et jalouse ses compétitifs collègues qui la voient comme moche et grosse. La pub lui refourgue un produit nommé « Water Beauty » qui permet de modifier son visage à l'envie en se trempant dedans. Ses gentils parents qui n'y comprennent rien car ils sont d'une autre époque où les mariages étaient arrangés avant tout socialement, Yae-ji parvient à se faire un visage conforme aux standards des stars de la K-pop et des présentatrices de télévision mais elle veut aussi remodeler son bide, et là les choses se compliquent...


*Compétition sociale au corps à corps

Le film incrimine, pour l'horrible destin de la jeune femme, la propagande médiatique pour commercialiser tout ce qui bouge et la dictature du look, deux aspects inhérents au boom de la chirurgie esthétique dont la Corée du Sud est à l'avant-garde. Alors qu'en Europe, les réticences aux modifications de la réalité sont grandes (elles sont des déviances pour la biocratique hiérarchie sociale naturalisée), la culture spiritualiste d'Asie, peu attachée au corps, n’hésite pas à jouer de l'artifice ; ce dernier étant aussi lié à la fortune des candidats : beauté et réussite sociale se devant d'être liés dans une biocratie recréée. C'est le cas dans le film où l'héroïne tragique tente de séduire un bellâtre fortuné, dans une logique rabâchée mille fois par les contes de fées avec prince charmant pour jeunes filles comme « Cendrillon » ou « Peau d'âne ».


*La Belle et la Bête : une philosophie esthétique

Nous ne sommes pas dans « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau. La Belle ne symbolise par la beauté absolue et tragique des romantiques, la Bête n'est pas l'artiste en communion avec la création universelle. Il n'est pas non plus question de beauté intérieure et de laideur extérieure comme les interprétations modernes du conte le rabâchent. Qu'est-ce que la beauté intérieure dans une société où tout un chacun est « schizophréinisé » à la recherche d'un emploi de survit ou d'un mariage confortable ? Le film entame malgré tout une réflexion plus globale sur la beauté au-delà des contingences aliénantes sociales. « Beauty Water » remet d'abord à leur place la nature et les apparences de chacun – comme dans la tradition occidentale - : la fatalité décide de tout sinon gare aux effets secondaires destructeurs. A la différence du web-toon, le film introduit un côté magique, fantastique aux changements de corps (l'impossibilité de se séparer de son fantôme vengeur et obèse). Ce qui entraîne une réflexion d'ordre métaphysique sur le rôle de la beauté, une réflexion qui rappelle les écrits de Hegel sur le sujet dans son célèbre livre « Esthétique ». Le philosophe y distingue le beau naturel de l'esthétique, qui est la beauté créée par l'Homme, l'art ; même si elle peut paraître laide du point de vue naturel. C'est là que le film situe l'aliénation : dans la confusion entre le naturel et l'art. C'est que la société diffuse massivement et pour à peu près tout l'artifice, le factice, l'artificiel, l'ersatz jusque dans les corps et les têtes. Ce qui fait la tragédie de l’héroïne du film se situe dans cette confusion. Enfin, il faut considérer que ses « beautés » ainsi créées ne sont ni l'individu d'origine ni un véritable nouvel individu (ce que la fantomisation suggère), mais une œuvre d'art faite de chaire vivante et une facette du post-humain (le vivant sans l'homme).


Quoiqu'il en soit, ce film, nettement d’horreur, devrait plaire autant au grand public des contes de fées qu'aux fans de culture underground et de séries B. Et inquiéter les marchands de chirurgie plastique et de produits de beauté. Ce faisant il donne un bol d'air frais - et sanglant – à l'animation sud-coréenne qui en avait besoin depuis le passage de son leader Yeon Sang-ho aux blockbusters et l'échec de films très attendus comme « The Underdogs ».

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